La participation : simple variable d'ajustement du pouvoir d'achat ?

 

Posté par Christian GAMBOTTI

Associer les salariés à la bonne marche et aux bénéfices de l’entreprise est une idée emblématique du gaullisme qui se concrétise à travers l’ordonnance de 1959 sur l’intéressement et celle de 1967 sur la participation. Longtemps taboue, la question du partage des profits est aujourd’hui légitime. La réponse passe par un dépoussiérage des deux idées majeures du gaullisme social : l’intéressement, un système facultatif, et la participation, obligatoire dans les entreprises de plus de 50 salariés. Un projet de loi, prochainement déposé au parlement, doit permettre, aux entreprises, de développer l’intéressement et la participation, et, aux salariés, de bénéficier d’une plus grande liberté dans l’utilisation des sommes perçues au titre de la participation. Mais, au-delà des dispositifs financiers et fiscaux qui seront mis en place pour développer l’intéressement et la participation, c’est bien de révolution sociale dont il est question.



A l’heure d’une économie-monde financiarisée, la relance de la participation doit-elle se faire dans une optique purement redistributive ou constituer l’un des points d’ancrage d’une révolution sociale fondée sur l’association du capital et du travail ? La réponse est évidente : dans une société instable marquée par l’insécurité sociale et la montée de l’individualisme, chacun s’accorde à reconnaître l’urgente nécessité de la participation qui permettre de dépasser l’opposition entre le capital et le travail tout en consolidant le lien social.


A la Libération, lorsqu’il s’exprime sur l’idée de participation, ou association, le Général De Gaulle conçoit la participation non pas comme une simple donnée économique mais comme un moyen de transformation sociale. En voulant mieux associer les salariés à la réussite des entreprises, le Général de Gaulle montre que la politique procède d’abord d’une philosophie morale. Face au capitalisme, à la course aux profits et à la rentabilité qu’il instaure, la  participation, fondée sur une morale de l’humain, permet de ne pas tomber dans une utopie sociale qui présente deux dangers : elle se nourrit de la lutte des classes et elle prône une distribution des richesses avant même qu’elles ne soient créées.


Lors de sa conférence de presse du 8 janvier 2008, le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a déclaré : « En 2008, nous introduirons davantage d’équité dans le système économique et dans la volonté – je pèse mes mots – de faire en sorte que les salariés ne soient pas éternellement privés de la part qui leur revient dans le succès des entreprises. Il y a un problème : quand les entreprises ont du succès, il faut rééquilibrer la répartition des conséquences du succès entre les actionnaires et les salariés. »


Cette déclaration aurait pu être faite par le courant réformiste du parti socialiste ou par les centristes. Le débat n’est pas « politicien », au sens où l’affrontement des anciennes idéologies s’est estompé au profit d’une interrogation plus complexe : l’économie de marché est-elle en mesure de restaurer l’équité sociale, voire de la rendre prioritaire ? Pour simplifier, est-il possible de dire que l’économie de marché peut concilier l’efficacité économique et l’optimisation sociale ? Certains considèrent que cette économie, parce qu’elle est libérale, engendre nécessairement des dysfonctionnements, si elle n’est pas régulée par des dispositifs de protections collectifs. Le rôle de l’Etat, dans une perspective keynésienne, est alors maintenu, sans parler d’un retour à l’Etat-providence.


Précisant sa pensée sur une plus juste répartition des profits, le Président de la République a suggéré, devant les parlementaires, que les profits soient répartis en trois tiers : un tiers pour les investissements des entreprises, un tiers pour les actionnaires et un tiers pour les salariés. En France, contrairement au monde anglo-saxon, chacun s’accorde à reconnaître que la rémunération des actionnaires ne peut être seule finalité du capitalisme. L’idée n’est pas nouvelle, elle est formulée, dès 1940, par le Général de Gaulle.


Dans le débat qui s’ouvre aujourd’hui sur les questions qui concernent le rapport entre les individus et la société, le rapport entre la globalisation de l’économie et la globalisation de la politique, la participation apparaît comme une nécessité. La globalisation de l’économie suppose, pour éviter de graves dysfonctionnements, une globalisation de la politique, c\\\'est-à-dire une gouvernance mondiale afin de réguler le capitalisme financier. Ce n’est pas le cas aujourd’hui avec la concurrence économique que se livrent les Etats et les zones géographiques.


Autrefois, la juxtaposition des économies, avec pour chaque pays un capitalisme national qui prospérait sur un marché intérieur protégé par des frontières, se traduisait par un contrôle plus grand de l’Etat sur l’économie. La société donnait l’impression d’avancer en particulier à travers l’élévation des niveaux de vie et du pouvoir d’achat. Aujourd’hui, dans un monde globalisé, nous vivons un contexte de perte de repères.


Comment redonner du sens à la société en tant que telle ? Comment ne pas sombrer dans une idéologie de la réussite individuelle dont la marque serait des individus en rupture avec l’intérêt général et refusant toute idée de destinée collective ? Comment réconcilier économie et humanisme ? Comment ne pas répondre, de façon démagogique, aux véritables impatiences qui se font jour en matière de pouvoir d’achat, alors que l’économie libérale, dont la seule finalité semble être la rémunération des actionnaires, tend de plus en plus, à créer, dans les pays riches, des travailleurs pauvres ?


La France n’échappe pas à ce paradoxe : un pays riche à l’intérieur duquel la répartition des profits ne profite pas aux salariés, l’environnement économique, additionné aux 35 heures, ayant entraîné depuis des années un blocage des salaires. Certes, l’idéologie des l’Etat-providence s’estompe peu à peu et chacun a désormais conscience, excepté dans le cercle des derniers collectivistes, qu’il faudra « travailler plus pour gagner plus ». Ce mot d’ordre qui a été entendu par les Français lors de l’élection présidentielle de 2007, est économiquement juste, mais il est philosophiquement insuffisant, car il ne contient pas l’idée d’un rééquilibrage de la répartition  des profits entre les actionnaires et les salariés. Dans l’imaginaire collectif, il renvoie à un productivisme qui, jusque dans l’après-guerre, a été trop pesant et qui semble nier les progrès technologiques.


A côté du salaire, uniquement lié à la durée légale du temps de travail qui est de 35h en France, il convient de s’interroger sur les mécanismes de la participation dans une perspective qui ne se réduit pas à un appel à la réussite individuelle. L’acceptation de l’économie marchande ne doit pas constituer un vide moral, ce qui se traduirait immédiatement par la disparition des solidarités au profit de tout ce qui est purement individuel.


Il s’agit bien, pour le politique, dans un contexte qui est celui de l’hypercapitalisme, de réinvestir le champ de l’économie et du social, afin d’agir sur l’articulation entre l’économie et le social et sur le lien entre l’individu et la société. L’histoire du capitalisme montre que, jusqu’à la chute du Mur de Berlin et au triomphe de l’économie marchande à l’échelle de la planète, la compétition entre les pays et entre les entreprises était limitée, tout comme étaient limités les progrès technologiques, tout effort d’innovation n’étant pas nécessairement utile. Dans les années 1970, les salariés voyaient leurs salaires augmenter avec, à leur disposition, des produits somme toute médiocres. C’est ce que démontre Robert Reich, dans son dernier livre Supercapitalisme.


Robert Reich considère, à juste titre, que tout change avec l’économie-monde financiarisée que nous connaissons aujourd’hui. Le salarié a perdu son pouvoir au profit de l’actionnaire et du consommateur. Les marchés des entreprises n’étant plus nationaux, mais mondiaux, il n’est pas sûr que ce qui est bon pour le salarié français de Renault soit bon pour l’entreprise Renault, dès l’instant que Renault réalise l’essentiel de son chiffre d’affaires sur les marchés des pays émergeants. La production de voiturelow cost entraîne des délocalisations et des partenariats avec des pays qui font une offre de travail à bas coûts comme l’Inde. Dans un monde de plus en plus concurrentiel, il devient difficile pour une entreprise française de mieux payer ses salariés.


Dès lors, le salaire ne doit plus être considéré comme le seul moyen de rémunérer le travail. Il semble même que les salaires, parce qu’ils sont de plus en plus contraints, contribuent à exclure l’économie de la politique. L’économie a besoin d’une philosophie politique qui la régule pour ne pas déboucher sur un affrontement des classes sociales et l’aggravation de la rupture entre les individus et la société. 


Une réforme de la participation doit permettre de simplifier le mille feuilles existant -, participation, intéressement, actionnariat salarié, stock-options…-, car plus personne ne s’y retrouve, alors que se pose, de façon cruciale, en particulier pour les salariés des petites entreprises, la question du pouvoir d’achat sur fond de crise boursière limite, auprès des épargnants, le succès du déblocage anticipé de la participation. Les risques de moins-value potentielle incitent à la prudence.


Du 1erjuillet 2007 au 31 décembre de la même année, l’épargne salariale a en effet perdu près de 10 % de sa valeur : au 1erjuillet, 11 millions de porteurs détenaient un portefeuille d’une valeur de 94 milliards d’euros ; six mois après, cet encours s’était déprécié de plus de 9 milliards d’euros. Aujourd’hui, les marchés continuent de baisser. La prudence doit conduire à une diversification des placements de l’épargne salariale, ce qui est le cas pour les PME.


En revanche, l’actionnariat salarié des grands groupes, comme la Société Générale, est beaucoup plus sensible aux fluctuations du marché. Avec l’affaire Kerviel, la Société Générale, qui a perdu 5 milliards d’euros, a vu son action perdre près de 50 % de sa valeur. Il est donc pour le moins risqué de faire de la participation une variable d’ajustement du pouvoir d’achat, alors que les deux tiers de l’épargne salariale sont placés en actions. En 2005, le déblocage de la participation avait permis de réinjecter 7,5 milliards d’euros dans l’économie dont un tiers directement consommé par les ménages. En 2008, avec la crise financière qui a frappé le monde, le contexte n’a pas été favorable au déblocage anticipé de la participation. Aujourd’hui, la crise de l’euro fragilise les bourses européennes.


Laparticipation, instaurée en 1967, vient de fêter ses 45 ans. Pourtant, l’idée ne s’est jamais véritablement imposée dans les esprits. Ce n’est pas qu’aujourd’hui qu’elle devient à nouveau une idée neuve, propulsée dans le débat public par la volonté de Président de la République de multiplier par trois la part des profits redistribués aux salariés. Actuellement, cette part est de 10 %, elle pourrait donc atteindre 30 %. En même temps, la participation sera étendue aux entreprises de moins de 50 salariés.


Le danger, pour la puissance publique, est d’imposer aux entreprises les contraintes d’une économie dirigée. Le projet de loi sur le développement de la participation et de l’intéressement qui a été débattu au parlement, au printemps 2008, a simplement montré la voie. Il n’est pas souhaitable d’imposer aux entreprises un carcan législatif dans ce domaine. En revanche, il est nécessaire d’aller jusqu’au bout de la philosophie de la participation, la question financière n’étant qu’un aspect d’une idée appelée à devenir le vecteur d’une véritable révolution sociale.


La participation porte en elle une double dynamique : celle du pouvoir d’achat et celle d’une transformation sociale fondée sur une large association du capital et du travail. S’il s’agit, dans un monde devenu instable et qui se caractérise par un phénomène sans précédent de régression sociale pour les salariés, de réconcilier l’économie et le social, les individus et la société, elle apparaît comme une urgente nécessité. 


Le Général de Gaulle affirmait : « [La participation], c’est l’association réelle contractuelle que nous voulons établir et non pas ces succédanés : primes à la production, actionnariat ouvrier, intéressement aux bénéfices par quoi certains, qui se croient habiles, essaient de la détourner. » L’idée exprimée par de Gaule est bien celle d’une révolution sociale portée à l’intérieur même du libéralisme par certains libéraux eux-mêmes conscients que le XXIème siècle se construira sur une dynamique des intérêts convergents entre le capital et le travail et non pas sur une financiarisation de l’économie qui dissocie le capital et le travail, entraînant, à l’échelle de la planète, une fracture sociale qu’il devient impossible de résorber sans régulation.


La politique a toujours été, tout au long du XXè siècle, la victoire d’un camp sur un autre. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, car elle est devenue l’arbitrage des intérêts contraires. Pour renaître, la politique doit sortir de l’arbitrage des intérêts contraires pour devenir le vecteur d’une dynamique nouvelle, celle des intérêts convergents.

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2 commentaires

  • PAUL JULES BERNARD a commenté le 10/04/2015

    Ok .Mais sincerement je ne suis pas allé au bout de votre article ! trop long !
  • Stéphane Bouvet a commenté le 21/10/2014

    Tout à fait d'accord
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